A entendre ma mère je n’étais pas une enfant facile. J’étais très souvent dans la lune à rêver de je ne sais trop quoi. J’avais l’impression de ne pas être dans le même monde : je n’en faisais qu’à ma tête et cela n’a pas arrangé les relations avec mes parents. Tête de mule, marride grane, garçon manqué, les qualificatifs ne manquaient pas. Je montais aux arbres, faisait des cabanes, m’inventais une vie. Je n’imaginais pas les conséquences de mes actes et je n’imaginais pas non plus l’impact que ces actes allaient avoir sur ma vie adulte.
Mon premier souvenir, celui qui est au fond de moi depuis toujours est un souvenir de douleur. De façon plutôt confuse je me sens être soulevée comme une plume et précipitée sur le rebord de l’évier où coule le robinet. Une main ferme saisit ma main et la place sous le jet d’eau. Je ne veux pas, ça me fait mal, je veux retirer la main mais je ne peux pas. Ma mère la tient fermement et la maintient sous l’eau. Je crie de douleur mais rien n’y fait. D’autant que du rouge coule aussi et je ne comprends pas : j’ai peur. Cette situation est nouvelle et je ressens de la peur.
Le matin, je dois me lever pour partir à l’école. L’école est à une bonne demi-heure de marche et maman préfèrera toujours me mener en voiture. D’autant que mon frère Philippe vient de naître et qu’il est bien plus pratique et rapide de m’y mener. Mais pour partir il faut que je sois habillée et ayant pris un petit-déjeuner. Seulement voilà, en plus d’être dans la lune, je suis longue pour faire quoi que ce soit. Je suis longue à me réveiller, à me lever, je commence à m’habiller et puis d’un coup sans crier gare, mon esprit s’égare… et maman vient me secouer pour que je finisse de m’habiller.
Pareil pour le petit-déjeuner : du thé et des biscuits Brun. Je m’en souviens comme si c’était hier. Imagine toi que je ne supportais pas le lait étant petite : la peau sur le lait me dégoutait et me semblait être la peau qu’une personne aurait laissé dans le lait. Non seulement dans la lune mais d’une imagination débordante. A cette époque là, les petits-déjeuners chocolatés, muesli et autres céréales et pains au lait n’existaient pas. C’était du lait, du café ou du thé. Il n’était pas question que je boive du café, donc ce fut du thé. Pendant que je déjeunais péniblement sous le regard pressant de ma mère, Valérie sonnait à la porte prête à partir avec nous à l’école. Camarade de classe depuis toujours Valérie habitait au bout de la rue et vivait avec son frère, sa grand-mère et sa tante. Cette dernière travaillait et ne conduisait pas aussi Valérie venait avec nous . Valérie était donc toujours prête à partir avant moi. Jamais, jamais ce ne fut le contraire. Valérie assistait impuissante à mon effort de me dépêcher de finir ce fichu petit-déjeuner et lorsque l’heure était passée je partais le ventre vide… et à moitié habillée.
Mon meilleur copain venait de partir vivre ailleurs et je me retrouvais toute seule. Valérie est devenue mon amie et j’étais très souvent chez elle. A la mort du père de ma mère, donc mon grand-père Adrien, j’avais passé quelques jours chez Valérie. Mais avant cela j’étais allée dire adieu à Adrien sur son lit de mort à l’hôpital. Je me souviens de sa respiration difficile, asthmatique, sifflante ; il avait les yeux fermés, je l’ai embrassé sur la joue et le goût du sel de sa peau m’est resté sur les lèvres. Je ne me rendais pas compte de la situation et je remercie mes parents de m’avoir permis de lui donner ce dernier baiser. – je pense avec du recul qu’il n’était pas conscient de ma présence.
Adrien avait participé à la première guerre mondiale. Il avait été blessé et s’en était sorti. Jamais il n’a parlé des horreurs de cette guerre. A la fin de la guerre il s’est marié avec Adelis – qui préférait se faire appeler Thérèse, son second prénom – et a eu une première fille Louisette. Cette petite Louisette est morte très jeune. Plus tard il a eu Jo, ma mère. Mon grand-père me menait acheter des bonbons… il sentait le tabac à pipe, et quand il marchait ses chaussures faisaient un bruit métallique… Quand je pense à lui, mon cœur fond.
Chez Valérie, donc, j’y suis restée deux ou trois jours, histoire que ma mère gère la disparition de son père. Je ne me souviens pas être allée à son enterrement. Mon séjour chez Valérie est un bon souvenir lié pourtant au décès de mon grand-père. Je crois que je ne l’ai jamais remercié ni ses parentes non plus.
Mon copain d’enfance c’était Michel. Enfant solaire toujours en mouvement, en paroles et d’une imagination débordante. Troisième enfant d’une couple aisé installé dans notre rue, il ne doutait de rien, n’avait peur de rien, ne craignait rien. Ses origines latines lui conféraient un caractère appuyé d’un charme qui lui assurait le pardon pour toutes ses bêtises. Ainsi tous les deux nous comblions les trous de serrure des maisons voisines habitées ou non de pétards que nous allumions… Nous avons eu beaucoup de chance : personne ne s’est jamais rendu compte de nos incivilités. Peut-être que pour nous les pétards étaient semblables à des bombes… Avant que ma mère n’ait le permis de conduire c’était la maman de Michel qui nous menait à l’école. Nous déposions en premier Sylvaine, la grande sœur de Michel à l’école des grands, l’école normale, rue Paul Martin. Ensuite nous prenions la grande montée du musée avec cette petite voiture, une Simca 1000. La maman de Michel sentait toujours bon et quand je me rendais chez elle, Maria leur bonne, était toujours en cuisine à préparer le repas ou faire cuire quelques gâteaux et Michel et moi avions toujours droit à quelques friandises. Mais Michel n’était pas dans la même classe que moi et je le retrouvais pendant la récré, alors il était avec d’autres garçons… et ça ne m’allait pas.
Le soir, la rue s’animait. Après avoir fini de préparer le repas, Jo rejoignait les voisins et tous jouaient à la pétanque. Livrée à moi-même je divaguais avec Michel. Nous ne nous éloignions jamais très loin et rentrions dès que nous entendions l’appel des mamans pour le repas.
Mais un soir, ce fut différent. Lasse de jouer dehors, je rentrais. Point de joueurs de boules dans la rue. La porte de ma maison était fermée à clé. Tout était fermé ! Je ne pouvais pas rentrer chez moi ! Je tapais à la porte, personne ne venait ouvrir. Papa, Maman ouvrez ! Je tapais, je tapais… je ne sais pas combien de temps j’ai tapé sur cette porte. Persuadée qu’ils ne m’entendaient pas, je décidais de frapper plus fort et m’armais d’un marteau trouvé – je ne sais pas où ? – prêté par Michel ? Michel était avec moi et était aussi affligé que moi. Je tapais sur la porte en bois mais cette fois avec le marteau ! L’empreinte de la forme du marteau s’enfonçait dans le bois tendre. La porte d’entrée de ma maison a gardé une vingtaine de coup, en mémoire de cette soirée. Mes parents étaient simplement allés chez le voisin après la fin de la partie de boules. M’en avaient-ils informée ou étais-je encore dans la lune quand je recevais l’info ? Je n’en sais trop rien.
Après le départ de Michel ce ne fut plus pareil. Valérie n’était pas Michel. Je n’ai plus jamais revu Michel. Et c’est le cœur gros que je pense à lui.
L’école n’était pas mon endroit préféré loin de là. J’ai fait toute ma scolarité dans le même établissement privé catholique qui à l’époque était tenu par des religieuses. Elles étaient adorables, toujours souriantes, attentives au moindre bobo, et malgré cet environnement je n’y étais pas à l’aise. Abandonnée par ma mère aux premières lueurs du jour, entourée du brouhaha incessant des enfants de mon âge, je ne comprenais pas. Quel est le but ? Je me replongeais dans mon monde, fermais les écoutilles… Quelquefois je prenais conscience de mon entourage : je me souviens écouter une histoire, celle de Samuel “-Me voilà – Retourne te coucher mon enfant” Trois fois cet enfant s’est levé parce que l’adulte l’appelait. Trois fois et chaque fois Samuel se recouchait. Quelle idée !
Le premier jour où il m’a fallu rester à la cantine je cherchais à m’enfuir, courant en direction de la porte d’entrée, rattrapée par Brigitte – la grande sœur de Michèle – persuadée que ma mère m’attendait derrière cette porte. M’avait-elle avertie de la cantine le matin même ? ou étais-je dans la lune une fois de plus ?
Quelques fois je partais pêcher avec mon père sur les bords du torrent Bléone. Une eau grise, bruyante et dansante tournoyait entre les pierres rondes. Mon père lançait la “ligne” et nous attendions. Je restais assise essayant de fixer le bouchon dans les tourbillons et cette attention laissait rapidement place à mon escapade : je partais ailleurs, je n’étais plus attentive à mon environnement, je ne sais pas où je m’en allais…
Un jour, je devais fouiller dans le bas de l’armoire dans la chambre de mon grand-père Adrien quand d’un coup l’armoire m’est tombée dessus par le jeu du contre-poids. Je pesais trop sur le tiroir bas de l’armoire et l’armoire qui n’était pas tenue au mur par l’arrière m’est tombée dessus. Mon ange gardien était là. Je n’ai eu aucun mal : la porte de l’armoire, entraînée par la chute s’est ouverte et m’a protégée. J’ai encore cette armoire et pour rien au monde je ne m’en séparerai.
Maman avait une dame qui venait l’aider pour les taches ménagères Mme M.. Un jour cette dame est venue avec sa fille un petit peu plus âgée que moi. Heureuse de sa présence, je la laissais faire selon ses envies. Nous jouions dans le sous-sol, livrées à nous-mêmes dans un endroit sombre, riche de bric-à-brac, males, outils et objets de toutes sortes. Nous eûmes soif et je me souvenais avoir aperçu dans la cave à vin des bouteilles de limonade de mon père. Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous buvions au goulot la fameuse limonade qui se trouvait être… de la gniole ! Le peu que j’en ai bu m’a rendu pompette bien sûr !
Quand je me rendais chez Michel et que je tirais la chasse d’eau après un pipi, je remarquais une odeur agréable venant de l’eau de la chasse qui se transformait en petites bulles odorantes. Subjuguée par ce phénomène qui m’était totalement inconnu, je réitérais dans mes toilettes : rien ne se passait, nulles bulles, nulle odeur fleurie. Je décidais donc de remédier à ce manque et attrapait un flacon de shampoing. Je venais d’en verser une giclée dans la cuvette qu’une main m’attrapait par les cheveux : ma mère alertée par la litanie de chasse d’eau se tenait en embuscade et stoppait net mon expérience.
cuite
petards
rita
valérie
michel carta
le vomi dans les escaliers
mireille roux
jouer aux boules
taper à coup de marteau dans la porte
jouer du piano et casser les touches
couper les doigts dans le vetilateur
ma communion en voiture aec mon papa
à la pêche avec mon papa
les vacances à la mer dans le train la perte de l’argent
les pots de fleurs dans la rue
le ski dans la rue
ma fugue avec philippe
le travail de mon papa
mon école
demi pensionnaire la fille arnaud