Jocelyne, ton arrière-arrière grand-mère, la grand-mère de ta grand-mère, ma mère.

Comme je te le disais dans ma première lettre ma maman se nomme Jocelyne. Dans quelques jours elle fêtera 93 ans. Elle est encore active, marche avec une canne mais ne tricote plus et la lecture lui est de plus en plus difficile. Elle est née en 1933 à Saint-Chamas dans les Bouches-du-Rhône au bord de l’étang de Berre. Son père et sa mère s’y sont installés après avoir perdu leur fille Louisette décédée à Malijai. Son père, Adrien, né en 1887 à Aiglun dans les Alpes de Haute-Provence, était boulanger. Marié après la fin de la première guerre mondiale il s’installait avec Adélis son épouse à Malijai dans les Alpes de Haute-Provence, -où j’ai moi-même habité ainsi que ta grand-mère durant presque 20 ans-, puis à Saint-Chamas.


Jocelyne est née 6 ans après le décès de sa sœur Louisette.
Fille unique donc d’un couple vieillissant, elle a passé toute son enfance et sa vie de jeune adulte au bord de l’étang de Berre. Elle raconte avoir vécu une EMI (expérience de mort imminente) étant petite. Elle a fait ses études à Marseille où elle a obtenu un diplôme de chimiste. En vacances chez sa tante paternelle à Malijai, elle rencontra mon père Gilbert. Ils se marièrent en 1957. Elle travaillait durant quelques temps à l’usine Pechiney à St-Auban, près de Malijai et s’est arrêtée à ma naissance à Digne en 1959. Elle n’a plus travaillé par la suite.
Entretemps ses parents, Adrien et Adélis, retraités, qui avaient une maison qu’ils avaient achetée à Digne les Bains dans les Alpes de Haute-Provence décidèrent de venir s’y installer pour se rapprocher de leur enfant unique : Jocelyne pouvait s’occuper de ses parents âgées et Gilbert n’était pas très loin de son travail. Adélis mourait le 9 mars 1962 quelques mois après un accident vasculaire cérébral qui avait provoqué une hémiplégie.


Adrien finit sa vie à l’hôpital de Digne en 1967. Il connut mon petit frère Philippe durant un peu plus d’un an.
Jocelyne passa le permis de conduire pour plus d’autonomie. En effet, la voisine qui me menait à l’école -la maman de Michel- avait déménagé et il fallait m’y conduire – ainsi que Valérie. Gilbert travaillait toujours à l’usine à St-Auban et faisait les postes : il travaillait soit de matin (de 5h à 13h) soit d’après-midi (de 13h à 21h), soit la nuit (de 21h à 5h). C’était assez compliqué de s’adapter à ce rythme et d’en prendre conscience.

Valréa ou Valras, je ne sais plus.
L’été, Jocelyne et Gilbert amenaient leurs enfants en vacances à la mer puis à l’océan. Gilbert était fou de l’océan. Je me souviens de vacances à Valras-Plage et de la serveuse du restaurant de l’hôtel où nous logions. “Tchocoléite” les glaces au tchocoléite pour le dessert… Puis d’un jour où je me suis fait piqué par une vive ensablée… d’un autre jour où je voulais faire comme les gens : marcher pieds nus. Et j’ai marché sur un mégot encore allumé. J’ai eu mal mais je n’ai rien montré, je n’ai rien dit.
Je me souviens de nos vacances à Hossegor dans les Landes et de l’Hôtel des Hortensias. J’avais une petite chambre rien que pour moi pas très éloignée de celle de mes parents. A cette époque là tu sais on pouvait avoir confiance dans les gens.
Puis des vacances près de La Rochelle où nous avons assisté à la marche de l’homme sur la lune en 1969. Des vacances en Vendée, à Biarritz, en Savoie et Haute-Savoie…
Saint-Jean-de-Luz
Mais avant de partir tous ensemble, il y eut des vacances ou Gilbert restait à la maison pour s’occuper d’ Adrien. Jocelyne et moi étions parties un été en train passer quelques semaines à Saint-Jean-De-Luz. Je devais avoir 5 ans ou moins. Ce n’était pas un train comme on les trouve aujourd’hui. C’était des trains composés de wagons “couchettes” c’est à dire qu’ils comportaient plusieurs compartiments de 8 à 10 personnes (comme dans les films anciens). Ils étaient gris et vert, ou gris et gris-bleu ; ils sentaient le sandwich froid, les pieds et la sueur humaine. Toujours sonore, sa double mélopée “TA-DAM Ta-Dam” se répétait et variait selon les voies, sa vitesse, les ponts et les tunnels traversés.
J’étais donc assise près de la fenêtre, bercée par le balancement régulier du train, certainement à rêvasser à je ne sais quoi, quand Jocelyne me parla à l’oreille tout doucement. J’avais du mal à entendre ce qu’elle me disait et tout en me parlant elle pressait sur mon ventre une pochette en cuir plus petite qu’un cartable et plus grande qu’un portefeuille qu’elle me laissait. Je la vis s’éloigner, sortir du compartiment. Que s’est-il passé dans ma tête ? Qu’ai-je donc imaginé ? Tout s’est embrouillé…
Plusieurs décennies plus tard, Jocelyne me reparlait de cet incident que j’avais totalement oublié. À son évocation quelques souvenirs me sont revenus. Elle m’avait confié la pochette en cuir contenant l’argent de nos vacances et était partie aux toilettes du wagon. À son retour, la pochette qu’elle m’avait confiée n’était plus là ! Elle me questionnait et je restais prostrée, hébétée, muette… Elle avait finalement retrouvé la pochette coincée entre la banquette et la paroi du compartiment… sous le regard incrédule des autres occupants. Peut-être avais-je voulu cacher le fameux trésor de la convoitise des autres passagers ? C’est ainsi, en tous cas, qu’elle s’est expliqué mon comportement.
De ces vacances à Saint-Jean-de-Luz, je ne me souviens que des jeux que je faisais avec d’autres enfants sur la plage : il y avait des barquettes accrochées à des portiques métalliques qui allaient et venaient comme des balançoires. On y mettait trois ou quatre enfants ensemble qui riaient !… Mais peut-être que le souvenir que j’en ai gardé n’est que le fruit d’une photo de cette scène.
Pierre
En 1974, mon frère Pierre est arrivé par accident, comme disait Jocelyne. Elle avait bien essayé de le “décrocher” mais en vain. Il est arrivé un lundi matin, où seule avec Jocelyne, et à sa demande je suis allée sonner chez le voisin M. Prud’Homme, homme dévoué à son épouse, d’un âge avancé, conducteur de véhicule dont il faisait patiner l’embraillage et d’un SOLEX antédiluvien, sourd comme un pot et un peu lent aussi pour lui demander de mener maman à la maternité. Ceci fait et sans attendre, je suis partie au lycée, j’étais en seconde.
N’étant plus demi-pensionnaire, à midi je rentrais à la maison et n’y trouvant pas Jocelyne, je partais à la maternité par le chemin à travers champs. Je cueillais quelques fleurs sauvages en fin de carrière et en fis un petit bouquet. À mon arrivée, je déposais sur le ventre vidé de Jocelyne les fleurs ramassés sur le chemin. Mon petit frère était posé comme un paquet sur la paillasse, sous une lampe, sans un pleur, sans un gémissement, silencieux, déjà conscient que sa présence dérangeait. “C’est ça ?” m’exclamais-je, partageant l’idée que se faisait Jocelyne du paquet indésirablement reçu. – Oui, c’est ça, m’a t-elle répondu.
Nous ne sommes plus jamais partis en vacances ensemble. En hiver 1980, Jocelyne et Gilbert sont partis avec le diocèse en Israël sur les traces du Christ. De mémoire c ‘est le seul voyage qu’ils aient accompli. Gilbert mourrait 6 ans plus tard d’un cancer. Jocelyne se retrouvait seule, chagrinée mais sans plus. Elle entama alors de mettre la maison à son goût et fit défaire tout ce que Gilbert avait fait. La véranda “HomeMade” fut détruite, le jardin fut réaménagé et des arbres déracinés, les parquets furent changés en dallage blanc. Elle fit mettre une porte de garage électrifiée, fit changer la porte d’entrée, fit enlever la chaudière fuel et les radiateurs en fonte au profit de radiateurs électriques. Elle fit changer les menuiseries extérieures et les anciens volets en bois par des menuiseries PVC et volets roulants plus isolants. Enfin, elle fit refaire la façade.
Je ne l’accompagnais pas dans ces changements : les liens entre nous étaient tendus depuis la mort de Gilbert et mon divorce les avait complètement rendus inexistants. Je ne la voyais qu’à de très rares occasions. Elle avait accepté d’être présente pour le dessert à mes secondes noces (1997). Invitée au baptême de Marie-Charlotte (1999), elle est arrivée après l’église et n’est pas restée longtemps. Nous lui avons rendu visite avant notre départ à Nantes (2001) et l’hiver qui a suivi. Puis je l’ai revue en 2010 par l’entremise de Pierre. Jusqu’en juin 2015, avec Sébastien et Marie-Charlotte, nous passions régulièrement lui rendre visite une à deux fois par an.
Et en 2015, je me suis posée la question de savoir pourquoi je ne recevais aucun cadeau, aucun présent, aucune carte d’anniversaire ou de Noël de sa part depuis 20 ans. Pourquoi mes enfants, mes trois filles chéries ne recevaient jamais rien de leur grand-mère et ce jour-là j’ai le cœur qui s’est brisé et s’est mis à saigner.
Et j’ai rompu tout contact.
Jusqu’à ce que ta grand-mère Loulou visite sa grand-mère à l’été 2024 et me fasse savoir qu’elle vit un enfer. Depuis, j’ai des échanges téléphoniques avec Jocelyne mais rien de régulier. Elle me parle d’elle, d’elle et de Philippe, d’elle et de Pierre, d’elle et de la vente de sa maison, d’elle et de sa santé…
Je peux rester 6 mois sans téléphoner. Dernièrement il y a eu un coup de fil en début décembre 2025 – le 4 décembre exactement, jour anniversaire du décès de Adrien, – puis un hier le 6 février, fait important : c’est elle qui m’a appelée et a épilogué sur l’anniversaire de Lucie (la fille de Pierre) et ses 93 ans !!
Je ne l’appelle jamais pour son anniversaire, fête des mères, Noël, vœux de nouvel an ou autre.
Je pense l’appeler pour le 9 mars prochain.
Pas avant.
Le 9 mars c’est le jour anniversaire du décès de sa mère.
C’est symbolique pour moi.
Depuis le 28 juin 2015, ses yeux n’ont pas vu mon visage. Et je m’amuse à dire qu’elle m’a reçu un 28 juin et qu’elle m’a perdue un 28 juin. Voilà ma chère Hope, ce que je peux te dire de Jocelyne.